- Le parler toulousain ? Le patois vous voulez dire mon bon Monsieur !
- Macarèl ! Le patois ?! Tè ! Mais c'est dans un langage de colonialiste que vous
me traitez là !
- Comme vous y allez !
- Parfaitement. C'est un terme inventé par les genss' du Nord pour désigner tout
ce qui n'est pas de la langue française, une soupe incolore, pour ratiboiser
tout ce qui dépasse, lessiver les couleurs, dénaturer les odeurs de nos langues
provençales, occitanes, corses, bretonnes et j'en passe.
- J'ai l'impression que vous me faites là, justement, du régionalisme primaire.
- Mais pas du tout, milodious ! Ce sont nos différences qui nous enrichissent.
Prenez par exemple la Savoie. C'est une terre chargée d'histoire et de
traditions, avec sa culture propre. On a beaucoup à apprendre d'elle. C'est une
identité à part avec sa langue et son assent'. Hé bien ! Avez-vous déjà entendu
parler savoyard à la télévision nationale ? Non, bien sûr ! Peut-être à cause de
l'assent' qui n'est pas standard. Et alors ! Pourquoi l'assent' auvergnat serait-il
moins bien que celui de l'Ile-de-france ? Ici, dans le Languedoc, l'assent' peut
être chantant, rrrocailleux', traînant. Il est tout en nuances suivant les
lieux, que l'on soit en plaine ou en montagne.
- Mais, si je ne m'abuse, le patois..., pardon, le parler toulousain n'est pas du languedocien.
- C'est plus compliqué que ça. A Toulouse, le languedocien se parle à l'est de la
ville et le gascon à l'ouest, du côté de Saint-Cyprien. Toulouse, paceque' c'est
une grande métropole, a intégré tous les courants linguistiques, ceux des
envahisseurs du Nord, comme les Visigoths, ou ceux du sud comme les Espagnol,
conséquence des grands courants migratoires ; ajouté à cela les adaptations
locales du français en occitan et les traductions occitanes en français.
- Cela n'en dénature pas la pureté ?
- La pureté d'une langue ? Qu'es acò ? La richesse d'une langue est sa faculté
d'adaptation et d'accroissement sur ses anciennes racines. Qui plus est, c'est
le reflet de l'âme de tout un peuple en évolution. Si la langue a disparu, c'est
que le peuple aussi. C'est ce qu'on appelle dans les classes des collèges une
langue morte.
Hélas, la jeunesse d'aujourd'hui ne semble pas avoir repris le flambeau linguistique tout occupée à zapper sur les
chaînes multiples de la culture interplanétaire. Romi Boissères, quand il était
en poste à l'étranger, s'attirait souvent, de la part de ses collègues, une
réaction d'étonnement lorsqu'il employait des expressions ou des mots
typiquement toulousains. C'est de ce langage dont j'ai voulu traiter ici, non
pas d'une façon tout exhaustive, mais seulement pour me rappeler de ce qui fut
notre enfance dans le quartier des Minimes-Saint-Roch.
Daniel Maleville.
Vivre à Toulouse, pour un « estranger » à la ville, peut être périlleux dans la
vie de tous les jours. Ainsi s'il veut commander, à la terrasse de Mon Caf', un
« petit pain au chocolat », le garçon lui fera répéter sa commande s'il ne
précise pas que c'est une « chocolatine » dont il a envie. De même, le
charcutier lui répondra qu'il n'a pas de « ventrèche » mais qu'il peut lui
proposer de la « cansalade » à la place. Ce qui revient au même. Et s'il demande
depuis quand le Pont-Neuf enjambe la Garonne, il fera, à la réponse, des efforts
de mémoire pour se souvenir de ce « roi Cézet », dont il n'a jamais entendu
parler, et qui en aurait vu la construction. S'il demande l'heure à
quelqu'un qui n'a pas de montre, il se verra répondre qu'« abistodénas » il est
midi (à vue de nez). D'ailleurs, pourquoi aurait-on une montre à Toulouse ? Il y
a, de toute façon, dans les rendez-vous une marge que l'on appelle le quart
d'heure toulousain.
Il aura aussi quelques difficultés de compréhension lorsqu'on l'invitera à passer à
« taple » plutôt que de « bader » (bailler aux corneilles) par le « finestrou »
(la fenêtre), se demandera ce que la maîtresse de maison veut dire lorsqu'elle
parle de « fromage de table » et perdra tout repère lorsqu'elle « s'enganoussera
» parce que son « gafet » s'est « atchoulé » dans la boue en se « castagnant »
avec des copains et qu'en « rouméguant » elle promettra de lui filer une «
rouste » parce que ça fait un moment qu'il « l'inquiète » et le menacera de
l'enfermer à la cave avec les tataragnes. (lorsqu'elle va s'étouffer de colère
parce que son petit dernier est tombé dans la boue en se bagarrant avec des
copains et qu'en râlant elle lui promettra une correction parce que cela fait
longtemps qu'elle a de la colère à son encontre et le menacera de l'enfermer à
la cave avec les araignées). Elle aurait pu tout aussi bien dire que son «
pitchoun » s'est « espataré » dans la « cagade ».
A l'invite de passer à « taple », certains iront se laver les mains qu'ils
trouvent « pégueuses » (poisseuses), les autres convives répondront poliment «
avé plaisir » et complimenteront leur hôtesse sur le « graillou » et la grosseur
du lapin qui ressemble à un « cat », la féliciteront, aussi, de ne pas avoir «
plaint sa peine » pour le travail que cela lui a procuré. Elle répondra
certainement : « Taisez-vous, mon mari est si longagne que j'ai bien cru qu'on
ne serait pas prêts ». Le graillou n'étant pas forcément un repas gras, le « cat
» n'étant pas le mot anglais pour désigner un chat, « plaindre sa peine » étant
avoir du courage. Et si l'invité « estranger » se taira à l'injonction, les
autres comprendront « Pensez-vous, mon mari est si long à la détente ».
Ainsi, les mots peuvent être trompeurs et si on parle de « galetas », ce n'est
pas un - logement dans le comble d'un bâtiment, lambrissé et éclairé par
des châssis à tabatière - mais tout simplement le grenier. On peut donner une «
étrenne » au garçon de café sans pour cela attendre le premier de l'an, mettre
un « couvert » sur une casserole sans penser à une fourchette et « rafraîchir »
le linge pour ce qui est de le rincer. A Toulouse, on « déjeune » le matin on «
dîne » à midi et on « soupe » le soir, ce qui pour les rendez-vous peut poser un
problème à notre « estranger » qui a de fortes chances de ne pas comprendre
qu'on lui dit bonjour par : « Adieu, touchons-nous la main » ou « Adissiatz », «
Adiou » et « Salut » pour bonjour et au revoir. Et si on lui parle du dernier
match de football du « Téféçé », il devra comprendre qu'il s'agit du « Té èfe çé
» (T.F.C), le Toulouse Football Club.
L'injure faisant partie de tous les langages, il est un terme, à Toulouse, qui s'emploie de
manières et de différentes façons et que l'explication des choses m'oblige à
écrire, il s'agit du mot « con ».
« A Toulouse, on se traite de con à peine qu'on se traite... » nous dit Claude Nougaro. Il est vrai qu'une oreille sensible, extérieure à la ville, aura du mal
à se faire à ce mot qui ponctue, telle une virgule, toute phrase qui se veut
bien construite. Mais la dénature des choses a fait oublier aux toulousains le
véritable sens de ce qui peut paraître une abomination grammaticale. C'est sans
malice et sans penser à mal que « con » est employé tel une bannière dans les
conversations.
« Bouducon! » n'a pas le sens que l'on pourrait comprendre passé Cahors ainsi que « Héo, con ! » qui ne traduisent qu'un grand étonnement avec prise du ciel à
témoin. Mais par la transmutation de l'image et du symbole, l'injure reprend son
sens dans la prononciation du mot accolé à un qualificatif. Ainsi, un toulousain
ne traitera jamais un congénère de « sale con », injure nordique, mais
plutôt de « pauvre con ». Souvenance paysanne où l'or était plus important que
l'apparence. Un toulousain pourra en interpeller un autre par « Eh, con ! » sans
que celui -ci s'en offusque, car l'injonction est ici amicale, mais on parlera
d'une personne particulièrement bête par « Qu'est-ce qu'il est con, alors ! ».
Là, se retrouve le lieu commun de ce qui voudrait faire passer l'attrait féminin
pour plus bête que celui qui le convoite. Mais on plaindra une autre par «
Il est bien couillon de s'être fait attraper » avec une trace de commisération
dans la voix. En dérivé de la racine on peut se voir traiter de « counifle » ou
de « cunèfle » si notre bêtise n'est pas aussi forte.
Bien sûr, la richesse du langage coloré ne s'arrêtant pas là, on peut très bien
être un « bestias » un « bestiou » un « innoucent » ou, plus grave, un «
fil dé puto » et s'entendre dire « Malfiso tu vas te faire empéguer par ce
tcharreur » (Méfie-toi, tu vas te faire avoir par ce baratineur). Celui-ci
pourra d'ailleurs être « con comme une armelle » (bride de sabot).
Voilà pour ce qui est de ce chapitre particulier qui devait être traité car il
est la pierre d'achoppement aux oreilles d'un non toulousain. On voit bien qu'il
n'y a pas là de quoi fouetter un « cat ».
La géographie locale n'échappe pas à la règle de confusion pour un non toulousain et si quelqu'un
vous désigne le « Square Lafayette » pour le lieu de votre destination, vous
pouvez chercher un moment car il s'agit de l'appellation de la Place Wilson
depuis fort longtemps. Ne cherchez pas le « magasin du Capitole » qui sont en
fait les Galeries Lafayette. Si quelqu'un vous attend à « la bascule », dans le
quartier des Minimes, sachez que l'endroit, près du marché aux cochons et de la
rue du caillou gris, désignait le pesage des camions et n'est plus signalé que
par le nom d'un café qui s'y trouve. Ne vous demandez pas pourquoi le nouveau
musée de la ville de Toulouse s'appelle « Les Abattoirs », et ne pensez pas
qu'on y débite la culture en tranche.
Pour ceux qui arrivent à s'y retrouver, ceux qui veulent se souvenir des mots de leur enfance, ceux qui
veulent comparer les termes de leur région à ceux de Toulouse, pour les curieux,
voici quelques mots et leur définition.
Avant toute chose, et pour une prononciation correcte, il faut savoir que le "x"
se transforme en "s" (une espérience) mais aussi en "tz" (etzeptionnel),
le "b" en "p" (un diaple, un cartaple), le "bs" en "s" (un oservateur, un
ostacle).
Le "e" muet se prononce systématiquement (parce que, j'aime , petite), les mots finisant par "in", "ain" doivent être accentués (le ving, le paing), la plupart
des "r" se roulent, les "o" sont prononcés en "ô" (la Garonne, la Garônne), les
"s" finaux se doublent ou s'enlèvent (Il y en a plu, c'est fini. Il y en a pluss,
en quantité). On ajoutera "et" à un adjectif pour souligner son caractère
agréable ou gentil (un pitchoun, un pitchounet) mais on mettra "as" pour le
caractère désagréable ou légèrement péjoratif (un grandet, un grandas).
Une fois maîtrisées ces quelques règles de base, « l'estranger » pourra alors savourer toutes les
nuances du parler toulousain et sera adopté définitivement par la ville rose.
On ne saurait parler de Toulouse et de son langage sans rappeler Catinou
et Jacouti. Ces deux personnages, femme et mari égayèrent les auditeurs de la
radio toulousaine d'après guerre pendant près de 20 ans ainsi que les lecteurs
de la Dépêche du Midi par les chroniques et les incomparables dessins de Charles
Mouly. Remarquablement interprété par le comédien Dominique, la Catinou est le
symbole même de cette joie de vivre, de ce franc-parler, de ces colères qui
caractérisent le toulousain ou la toulousaine et plus largement les habitants du
Midi.
Bibliographie :
- Le dictionnaire de la Catinou par Charles Mouly - Editions Loubatières.
- Les mots de Toulouse par B. Moreux et R. Razou - Presses Universitaires du Mirail.