
Quand le Père Noël et les jeunes changent la règle du jeu !
Quand Auguste vit arriver au
grand galop ce grand traîneau tiré par quatre magnifiques rennes, il fut saisi
d’admiration. L’attelage avait fière allure ! Une brise d’allégresse dissipa
l’inquiétude qui l’avait gagné en franchissant le portail de la Business
Society. Maintenant, à hauteur de l’attelage, son regard se fixa sur les
dizaines de clochettes et grelots dont il connaissait bien la musique.
« Mais c’est les mêmes que ceux
que j’ai suspendus au râtelier de ma bergerie, la semaine dernière, quand j’ai
vendu mon troupeau ! » s’exclama Auguste au fond de lui-même. Décidément, ce
début d’exode loin de sa petite ferme de montagne, pour espérer un revenu
meilleur, lui promettait déjà bien des surprises ! Sa décision de partir de chez
lui avait été si difficile à prendre que maintenant il s’était promis de ne plus
revenir en arrière.
Quand il revêtit l’énorme
manteau rouge qui devait le protéger du froid sur l’attelage en cette nuit de
Noël, il fut presque content d’avoir dit oui à l’inconnu. Sur un chemin qui
l’emmenait, il ne savait où ?
C’est sûr, la grande barbe
blanche que l’employée de la Business Society avait délicatement ajustée à son
visage, il s’en serait bien passé ! Mais l’homme en costume gris qui l’avait
reçu par l’intermédiaire d’une agence d’intérim, avait été ferme la dessus :
« C’est la barbe blanche de
l’évêque Saint Nicolas au IV ème siècle après Jésus Christ qui a marqué
l’imagination de nos peuples du Nord, nous a précisé notre service Marketing.
Votre mission est de transposer l’image de Saint Nicolas sur celle que nous
voulons construire avec vous ! ».
L’homme en costume gris conclut
son propos ainsi : « Dorénavant vous serez le -Père Noël- distribuant à tous les
enfants du Monde les jouets de notre Fabrique Compagny. Notre filiale de
Communication vous donnera toutes les consignes nécessaires pour faire oublier
l’histoire de Saint Nicolas descendant par la cheminée distribuer trois pièces
d’or aux trois sœurs les plus pauvres du Monde. Du Nord au Sud, de l’Est à
l’Ouest. Saint Nicolas deviendra le Père Noël de tous les enfants les plus
riches du Monde, pour le succès des actionnaires de la Business Society et de
leurs enfants ».
Auguste ne sut que répondre
devant l’exposé d’une telle mission. Il fut même impressionné par l’ampleur de
la tache. Ce pari ambitieux à partir de maintenant reposait essentiellement sur
ses deux seules épaules ! Il signa en silence le contrat d’embauche en trois
exemplaires. A la troisième signature, il était devenu le « Père Noël ».
En quelques années, épaulé par
le service de Marketing et de Communication de la Business Society et le service
de distribution de la Fabrique Compagny, Auguste petit paysan des montagnes
transformé en père Noël, était devenu le personnage le plus populaire de toute
la Planète. A lui seul, il totalisait plus de lettres d’amour et de bons de
commande que tous les papes, chefs d’Etat et stars réunis.
Quelle destinée insolite avait
transformé sa pauvreté en richesse ? se demandait-il. Quelle fée avait fait de
lui le grand-père symbolique de tous les petits enfants du Monde, lui qui
n’avait jamais été marié et qui n’avait jamais eu d’enfant ? Il se le demandait
bien !
Or, un jour, il se dit
qu’autant de Félicité ne pouvait pas éternellement durer. Et puis ces millions
de jouets dans des millions de petits souliers, c’était devenu une entreprise de
distribution GIGANTESQUE qui avait mis à l’épreuve sa bonne humeur, son
enthousiasme et sa bonté. En prenant des rides, le Père Noël s’était mis tout
simplement à douter de son véritable métier. Cette nuit de Noël là, le Père Noël
avait tout simplement décidé de DEMISSIONNER !
Vous n’allez pas me croire !
Mais si, mais si ! Ce soir de Noël le Père Noël est bien parti dans son attelage
pour son immense tournée…mais il a décidé de ne distribuer des jouets qu’aux
enfants des familles qui n’avaient rien commandé. Chaque fois que sur le
bordereau de la Business Society apparaissait le nom d’Auchan, Carrefour,
Leclerc, Intermarché sur le paquet à distribuer, le Père Noël ne s’arrêtait pas
à l’adresse indiquée !
Quoi, le Père Noël devenu tout
d’un coup désobéissant, détournant les contrats de livraison en cadeaux de
déraison ? Les souliers des enfants riches vides au petit matin de Noël, au
profit des souliers des enfants pauvres débordant de paquets ? Ah ça non, on ne
pouvait pas le croire !
Et la presse du monde entier
qui allait crier à l’ESCROQUERIE du Père Noël ? Toutes les polices du Monde à la
recherche de l’homme le plus populaire du Monde, tout simplement pour le jeter
en prison ? Cela faisait quelques années que les humains s’étaient habitués à
vivre des catastrophes imprévisibles, mais à celle-là, ils ne pourraient pas y
croire !
Ce soir là le Père Noël était
redevenu tout simplement Auguste, le petit paysan des montagnes. Même si depuis
ce temps, deux siècles s’étaient passés. Ce soir de pleine lune sur les beaux
sapins enneigés, la tournée du père Noël aux enfants les plus pauvres du Monde
avec les jouets des enfants les plus riches du monde, avait duré beaucoup plus
longtemps que d’habitude. C’était normal, les pauvres étaient devenus beaucoup
plus nombreux et les cheminées plus petites, étaient beaucoup plus difficiles à
trouver !
Il était fatigué le Père Noël…
et il savait qu’au lever du jour, avec le scandale provoqué, il serait le plus
recherché ; alors, à son retour dans ses montagnes enneigées, il s’arrêta dans
une grange à moitié écroulée pour se reposer. Et alors qu’il allait s’assoupir à
l’ombre de la lumière de la lune, mais déjà saisi par le froid, il entendit une
Voix. Une voix étrange, mais calme et sereine, qui semblait venir du fond de la
forêt.
Cette voix lui dit : « Père
Noël, ne te désespère pas, je peux te sauver de la situation dans laquelle tu
t’es enfermé »
- « Mais qui êtes–vous ? » demanda le Père Noël en faisant fondre la glace qui envahissait sa moustache.
- « Le sage des sages » répondit la voix. « Et grâce à ce que tu as fait ce soir de Noël, nous avons besoin de toi ! »
- « Besoin de moi ? » reprit le Père Noël qui s’était déjà préparé à mourir définitivement, emporté par le froid.
- Oui, répondit le sage des sages, « mes amis et moi nous avons pris contact avec le PDG de la Business Compagny que tu as déjà mis en faillite et il est d’accord pour te reprendre sur un nouveau contrat ! »
- « Un nouveau contrat » s’exclama le Père Noël qui préférait mourir dans ses montagnes plutôt qu’au fond d’une prison !
- « Oui, il te reste suffisamment de jouets et trois heures de temps avant le lever du soleil, pour livrer les souliers des enfants qui n’ont pas eu encore sept ans dans l’année écoulée ; aux autres, tu distribueras une lettre cachetée de cire que nous appelons le Grand Secret » ;
-
« Le grand secret » s’exclama le Père Noël…mais de quoi peut-il bien s’agir ?
En écoutant le contenu de la
lettre, le Père Noël se mit à rire. Il se releva de son trou de neige et se
remit allégrement à son travail.
Telle ne fut pas la surprise au
petit déjeuner du 25 décembre sous l’arbre de Noël pour les enfants de plus de
sept ans, de découvrir à la place de paquets, la lettre du Grand Secret ! Et que
de surprises aussi pour les petits enfants des familles pauvres qui n’avaient
rien commandé, d’être inondés de paquets !
Souvent ce fut le chef de
famille qui se mit à lire aux autres enfants de plus de sept ans la lettre du
Grand Secret, parfois c’était l’aîné des enfants. Le plus étonnant fut que
beaucoup de phrases du Père Noël, expliquant l’absence de cadeaux cette année
là, furent suivies d’applaudissements par les personnes concernées !
D’abord le Père Noël s’excusa
auprès des enfants d’avoir fait réaliser le plus grand bénéfice de la Planète à
la Business Compagny. Et ceci en transformant l’acte d’achat de jouets de leurs
parents, en « cadeaux » d’un personnage étrange qu’il était, devant symboliser
la bonté de leur grand-père !
Si ce « jeu » a si bien marché
pendant les sept Noëls de votre enfance, écrivait le Père Noël, c’est que vous
avez en vous deux Grandes Vérités que vous ne devez dorénavant jamais oublier :
La plupart des enfants de plus
de sept ans étaient tellement fiers d’être destinataires des deux grands secrets
du père Noël, qu’ils en oublièrent que leur cadeau avait pris le chemin des
petits enfants des familles plus pauvres que la leur ; la dernière phrase du
Père Noël avait raisonné droit dans leur cœur de petits hommes : « J’ai ce que
je donne ». C’était devenu si rare chez leurs aînés plus avides de s’accaparer
les richesses que de les partager !
Depuis ce Noël insolite de
grande sincérité, les fêtes de Noël furent organisées et prises en charge par
les enfants de 8 à 15 ans, fiers de la lettre du Grand Secret qu’ils
transformèrent en slogan de révolution culturelle au grand dam des adultes et de
leur désarroi.
Jamais les dirigeants de ce
monde, enlisés dans les contradictions et les violences de la société marchande,
n’auraient pu imaginer ce tournant, pris là où on ne l’attendait pas, par ceux
que l’on n’attendait pas ! Même les partis politiques et les religions avaient
été pris à contre-pied !
Après avoir pris possession de
l’organisation de la fête de Noël, pour en faire une fête de la famille et de la
fraternité, les jeunes enthousiastes de 8 à 15 ans, multipliant les conseils
municipaux pour enfants, s’emparèrent de l’organisation annuelle du Festival de
la Terre, cette semaine de réflexion et de don consacré aux générations futures.
Puis, à l’automne, la fête d’HaloWin de la Business Society devint fête des
fées, moins consommatrice d’artifices et d’objets. Le vocabulaire des jeunes
envahit celui des adultes. Les mêmes radios qui annonçaient autrefois les
variations de la Bourse et du 4-40, parlaient maintenant des « objecteurs de
croissance », rediffusaient les débats sur la « simplicité volontaire » ou celui
d’habiter le temps. On ne comptait plus tous ceux qui voulaient changer de vie
pour se réconcilier avec la vie !
Ce qui paraissait inconcevable
aux experts, aux politiques, aux chefs d’entreprises, il y a peu de temps, était
devenu possible avec cette révolution des enfants !
Quant au Père Noël que le
« sage des sages » avait sauvé juste à temps de la mort par le froid, (vous
imaginez la catastrophe !), il changea d’employeur. Les Caisses d’allocation
familiales l’embauchèrent dans tous les pays pour distribuer des cadeaux dans
les petits souliers des moins de sept ans. La lettre du Grand Secret était
devenu le cadeau réservé et attendu par les adolescents. En 2014 apparut dans la
nouvelle Constitution européenne le mot de « fraternité » précédant celui de
« liberté et d’égalité ». Si ce mot de fraternité avait remplacé celui désuet de
solidarité, on le devait au saut de conscience du père Noël et des adolescents.
François Plassard